Pour certains handis, ce qui nous est arrivé et qui fait qu’aujourd’hui nous sommes considérés à juste titre comme non-valides nous a amené à nous dépasser.

Pour prendre une revanche sur cette vie qui a décidé de prendre une tournure dont personne ne voudrait à la base, le but est d’aller toujours plus loin. Ainsi il y a des handis paralympiques, des handis voyageurs, des handis humoristes, des handis acteurs et bien plus. À mon échelle, des valides pensent que je fais partie de ceux qui ont « du courage ». Et il est arrivé que l’on insinue, pas plus tard qu’hier, que finalement cet accident et ce fauteuil étaient une bonne chose parce que sans, je n’aurais pas fait « tout ça ».

Et cela m’amène à vous parler de trois questions qui reviennent maintes fois et dont les réponses ont besoin d’être éclairées :

Si tu pouvais revenir en arrière, t’empêcherais-tu de te retrouver en fauteuil ?

Non. Je ne veux pas revenir en arrière car ce serait renier ma propre histoire. Ce serait perdre toutes ces choses que j’ai apprises, même les moins drôles, sur la vie, les maladies, les accidents, les capacités de l’être humain à faire plus que ce dont il se croit capable. Ce serait faire un trait sur des souvenirs douloureux certes, mais sur tant d’autres qui eux, sont beaux, précieux et chaleureux. Ce serait faire un trait sur ce que j’ai construit : le blog, les voyages, mon appartement… Ce serait oublier car ne jamais rencontrer certaines personnes, et ce se serait trop triste. Ce serait… Une autre vie… Alors pour rien au monde je ne voudrais revenir en arrière. Par contre…

Si demain on te proposait de redevenir valide, accepterais-tu ?

… Par contre si demain je pouvais remarcher je serais prête à donner beaucoup. Ne vendre ni âme, ni père ni mère, mais quand même. Je sais que ce n’est pas une réponse unanime chez les éclopés, d’autres que moi choisiraient de rester handi. En ce qui me concerne, depuis que mes jambes m’ont lâché, le rêve de ma vie est clair et sera éternel tant qu’il ne sera pas exhaussé : remarcher. Mais le faire en ayant parcouru tout ce chemin, en en ayant bavé des jours, des mois, des années. Remarcher en sachant ce que ça m’a coûté. Remarcher en ayant conscience de la fragilité de nos corps, mais pas de nos esprits. Je me souviens les premiers temps quand les gars qui étaient en fauteuil depuis longtemps déjà me disaient « Tu verras, là tu es encore debout dans tes rêves la nuit parce que ton cerveau n’a pas encore assimilé le fait que tu resteras assise, mais bientôt ce sera fini et tu rêveras de toi comme tu es aujourd’hui ». Vous savez quoi ? Ça fait six ans que je suis en fauteuil, et six ans que dans mon sommeil, je vis mes aventures sur mes deux pieds sans aucune roue à l’horizon. Parce que je ne suis pas un fauteuil. Je suis d’abord un être humain. Or un être humain est « fabriqué » de telle manière qu’il se tient debout. Et je me félicite d’avoir un inconscient qui conserve en moi son origine même. Après…

Si tu n’avais pas été handi, est-ce que tu en aurais fait autant ?

… Après il est vrai que le handicap m’a forcée à tester mes limites, à chercher à faire toujours plus. Sans, j’aurais sûrement fait tous ces voyages, mais étalés sur une plus longue période c’est certain (quoi que ?). Plutôt que d’aller sauter en parapente du haut d’une montagne à 23 ans sans avoir besoin d’une occasion particulière, j’aurais attendu qu’on m’offre un baptême pour fêter mes 30 ou 40 ans. Cette manie d’essayer de se consoler en se disant « ok je suis en fauteuil mais je fais de ma vie quelque chose de mieux et plus remplie que si je n’avais pas vécu le handicap », je ne l’adopte pas. Car enfin je n’en sais rien. Je ne sais pas à quoi aurait ressemblé ma vie sans mon accident. Il y aurait sûrement eu des choses moins bien, mais assurément des choses meilleures… Comme dans n’importe quelle existence. Je n’aurais pas fait de blog mais j’aurais peut-être mené à bien tout un tas de beaux projets de communication publicitaire. Je n’aurais pas vécu dans un bel appart’ tout neuf en plein centre-ville mais peut-être dans une petite maison de campagne que j’aurais pu retaper toute seule les dimanches de printemps. Je ne serais pas allée explorer les rues New York mais j’aurais traversé les plaines de Mongolie à cheval. Je n’aurais pas eu un chat mais peut-être un chien, et peut-être et peut-être. Je refuse de dénigrer une vie parallèle pour mieux accepter celle-ci, je refuse de comparer ce qui à mon sens n’est pas comparable. 

Là, pour le moment, mes journées sont belles, surprenantes, parfois difficiles, parfois pleines de surprises. Je les laisse me guider dans un quotidien où les moments pendant lesquels je me sens heureuse sont plus nombreux que ceux pendant lesquels je désespère de ce que je n’ai pas ou plus. C’est ce qu’aujourd’hui m’offre, et qui me convient. Qui sait de quoi sera fait demain ?

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